Livres Critique

Quand les lumières s’éteignent

 

    Voici des lustres que les éditions Bernard Grasset nous habituent à des livres  de qualité. Aujourd’hui, la réédition du livre d’Erika Mann, Quand les lumières s’éteignent,  constitue sans aucun conteste un temps fort de cette rentrée . De quoi s’agit-il ? Dans ce document d’époque, unique en son genre, l’auteur met au jour les rouages d’un système diabolique, de l’arrivée au pouvoir d’Hitler à la mise en place du régime nazi, en observant le destin d’une ville et de ses habitants et, à travers eux, celui d’un pays tout entier.
Représentatives des stratégies insidieuses par lesquelles le régime national-socialiste envahit tous les domaines de la vie, les dix histoires du volume composent le tableau d’une société confrontée au mal nazi : le couple qui se suicide parce que la jeune fille est à tort accusée d’avoir avorté ; le commerçant qui falsifie ses comptes car son négoce n’est pas assez rentable et menace d’être fermé ; le riche industriel qui craint d’être considéré comme un traître dès lors qu’il apprend que sa secrétaire, qu’il vient de demander en mariage, est « demi-juive » ; l’acte de résistance d’un professeur de droit qui condamne à mi-mots la justice hitlérienne, et de ses étudiants qui s’opposent, grâce à un tonnerre d’applaudissements complices, à la réquisition forcée pour les moissons ; le jeune paysan arrêté pour avoir nourri ses poules avec de l’orge en dépit de l’interdiction du régime.
Au-delà de ces récits, le lecteur devine la perversité, la bêtise et la force de destruction d’un système qui mine progressivement tous les espoirs. Surtout, l’auteur offre l’ instantané d’un quotidien marqué par les privations, l’éradication de la pensée autonome – des contraventions sont dressées contre ceux qui n’écoutent pas les discours du « Chef-Führer » - bref, l’interdiction de toute vie normale et ordinaire... Jetant un regard incisif à l’intérieur des maisons, Erika Mann, qui fut aussi l’épatante chansonnière du « Pfeffermühle », le Moulin à Poivre, transforme le récit de la banalité quotidienne en clef pour comprendre des faits politiques complexes. Parce que la classe moyenne avait sous-estimé le danger représenté par le nazisme, l’Allemagne se transforma brusquement en un royaume de beaufs idolâtrant les Seigneurs de l’Etat. Cette radiographie à la fois subtile et terrifiante d'une société sous influence constitue une formidable mise en garde contre le cynisme, l’indifférence politique et la bêtise érigée en système. « Nous devons penser par nous-mêmes, nos pensées ne doivent pas nous être imposées par les types d’en haut… » Formulée par des opposants au régime, cette recommandation n’a, hélas, rien perdu de son acuité.  A l'instar de ces dix récits talentueux qui  stimulent profondément notre sens moral. Exceptionnel !

 

L’auteur : Erika Mann, la fille du célébre prix Nobel de Littérature, Thomas Mann, est née à Munich en 1905. Dès l’arrivée de Hitler au pouvoir, elle quitte l’Allemagne avec son frère Klaus, et connaît l’exil :la Suisse, puis l’Amérique, avant de courir le monde comme correspondante de guerre.

 

Quand les lumières s’éteignent

par Erika Mann
Récits traduits de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky

Avec une post-face d'Irmela von der Lühe ( Tout à fait remarquable ! )

 

 

ISBN 9782246785347, 370 pages, 20 €



27/10/2011
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